Toujours plus

Plus tu vas loin, plus tu iras loin.
Plus tu t’entraînes, plus tu réussis.
Plus tu forces, plus tu te renforces.
Plus tu gagnes, plus c’est bon.
Plus tu fais d’efforts, plus ça devient facile.
Blablablablabla…

Dans certains cas, ce genre de rengaine peut être vrai. C’est vrai.
Comment vient-on à bout d’une phobie? En s’exposant progressivement au facteur phobogène. Plus tu t’exposes à l’araignée, moins tu as peur de l’araignée. Du moins quand c’est bien fait, au rythme du phobique, petit à petit, en douceur, en commençant par l’observation d’une mini araignée, voir d’une mini araignée morte, à bonne distance, d’abord on observe l’araignée, de plus en plus près, de plus en plus longtemps, puis on monte en puissance en s’approchant d’araignées un peu plus grosses, puis on prend dans sa main la mini araignée morte, puis éventuellement une mini araignée vivante, puis petit à petit, on devient capable de virer l’énorme araignée noire et toute poilue en plein milieu du salon, en posant tranquillement une boîte dessus, puis en glissant un carton sous la boîte puis on met le tout dehors sans hurler, tout ça, sans avoir fais de crise de panique ni rien. Fièrement, quasi nonchalamment. On a viré l’araignée et la phobie, à force. Youpie.

Oui, il y a des situations où le « toujours plus » peut avoir son utilité.
Et puis il y a des situations où le « toujours plus » ne sert à rien d’autre qu’à s’épuiser.
Tout sportif a ses limites, par exemple: même le meilleur marathonien du monde ne peut courir 3 marathons par jour tous les jours pendant 50 ans d’affilé. Non.
Moi, mes marathons, c’est le temps passé en société.

Le « toujours plus », c’est la collectionnite aiguë, la « gagne » maladive, c’est le trouble obsessionnel compulsif, plus on en a mieux c’est, c’est la logique capitaliste, carriériste… De l’argent, de la bouffe, des bisous, des caresses…, toujours plus, il nous en faut toujours plus.
Alors certes, on peut aimer accumuler les vieilles chaussettes trouées, on a le droit, mais il y a un jour où il va falloir acheter une nouvelle maison pour continuer à accumuler les vieilles chaussettes trouées, à moins qu’on finisse enfin par prendre la sage décision d’arrêter d’accumuler les vieilles chaussettes trouées.

En général, les gens pensent que plus je vais pratiquer les interactions sociales, plus je vais avoir de facilitées à pratiquer les interactions sociales, moins ça va être fatigant, et puis un jour à la longue, la pratique des interactions sociales ne me fatiguera plus du tout. A force. Faut donc que je me force, à fond. Tant que ça me fatigue, c’est que je ne me suis pas encore assez forcée et faut donc continuer à forcer. Toujours plus.
C’est ce que je pensais aussi, avant, avant d’avoir beaucoup essayé.
C’est beau l’espoir. C’est aussi très fatigant.

C’est comme de penser qu’à force d’entraînement, un paraplégique va finir par trouver ça super facile de monter tous les escaliers à la force des bras.
C’est oublier un petit détail: le handicap, le handicap qui ne disparaîtra jamais, même « à force », même à gros et nombreux coups de « toujours plus » de force.
A force, le paraplégique prendra du muscle, certes, mais il sera tout le temps fatigué, à force, et puis surtout, c’est ballot, il restera paraplégique et ça finira peut-être un peu par le faire chier qu’on l’empêche de prendre l’ascenseur, pour son bien, pour qu’il se fasse violence, qu’il fasse des efforts, qu’il se bouge le cul…, comme tout le monde, quoi!

Un autiste peut – selon son « niveau », améliorer ses habiletés sociales, à force de pratiques douces et répétées, à son rythme, petit à petit, il peut devenir capable de communiquer, de s’exprimer, d’identifier et de défendre son opinion, de demander l’heure à un inconnu dans la rue, de discuter tranquillou en tête à tête avec un ami, puisque oui, à la longue, à force d’essais-erreurs et de moults efforts, il pourra avoir réussi à se faire un ou deux amis. A force.
Un autiste peut vaincre sa phobie sociale, à force de s’exposer avec raison et mesure aux facteurs phobogènes, il le peut, petit à petit, soutenu et encouragé par ses proches, par un praticien en TCC (Thérapie Cognitivo-Comportementale), petit à petit, à force d’oser approcher ses semblables et à force d’oser leur dire deux mots par ci, deux mots par là, à force d’apprendre à gérer son stress, à faire de la méditation, du tai-chi, à force de nutrition anti-inflammatoire, à force de respiration, de relaxation, à force, il peut réussir à vaincre sa peur et à rester zen en société.

Mais peut-on vaincre, annihiler, annuler, faire disparaître des troubles du traitement de l’information sensorielle, à force d’abnégation, à force d’essai-erreurs, à force d’efforts, à force de… A force de quoi? Quelqu’un aurait-il une idée?
Quelqu’un qui a l’oreille absolue, qui est daltonien, va-t-il pouvoir abolir sa différence à force de quoi que ce soit?
Une blonde peut sembler devenir brune, à force de colorations chimiques, mais elle restera blonde en vrai, n’en déplaise à Schwarzkopf. Et elle devra continuer à faire ses colorations jusqu’à la fin de ses jours pour espérer tromper son monde. A force, elle ne deviendra jamais brune, même à force de tout ce que vous voulez.
La politique du « A force » et du « Toujours plus » ne marchera pas, ni pour la blonde, ni pour mes troubles sensoriels.

Les interactions sociales sont une masse colossale d’échange d’informations sensorielles, une masse colossale d’informations sensorielles (voix, mouvement du corps, intonation, diction, sourires…) noyée elle-même au milieu d’une autre masse colossale d’informations sensorielles (paysage, température, texture des fringues, consistance du sol, odeurs, vitesse de déplacement si on est en mouvement, etc, etc). Il ne peut en être autrement, c’est comme ça et filtrer toutes ces informations sensorielles – c’est à dire faire un gros effort de concentration sur l’information utile à traiter et faire abstraction du reste, pendant que je réfléchis au sens de ce qu’on est en train de me dire, pendant que je réfléchis à ce que j’en pense et à ce que je pourrais bien y répondre, tout ça pendant que des trains passent, que des vaguelettes frappent incessamment la berge, que les feuilles des arbres s’agitent, que des gens passent, que mon pied glisse sur un caillou, que de la sueur me dégouline de partout, que des fleurs surgissent autour de moi (je fais une fixette sur les fleurs, faut pas que je regarde les fleurs sinon je ne pense plus qu’à ça, oh, tiens, justement! une fleur que je n’avais jamais vue! oh une autre… nan faut pas que je pense aux fleurs, aux parfums, aux huiles parfumées, à la tubéreuse, à la rose, à… voilà petite fixette, faut que je fasse un gros effort pour ne pas y penser, c’est malpoli de penser « FLEURS » pendant qu’on nous parle d’autre chose, oublions les FLEURS… FLEURS FLEURS FLEURS… faudrait que je fasse des sorties botaniques, moi, pas autre chose, là ce serait adapté de penser aux FLEURS FLEURS FLEURS…)…

Ce texte vous épuise?
Moi aussi. Tout cela m’épuise et tout cela continuera de m’épuiser, j’en ai bien peur, jusqu’à la mort, jamais aucune coloration ou décoloration permanente ne me rendra hypo-perceptive, même à force, même en accumulant toujours plus d’efforts pour… Euh, hein, quoi? Pour faire quoi déjà?
Tout ça pour quoi?

Ffffffatiguée…

 

 

 

 

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2 réflexions sur “Toujours plus

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