La fille à la vouivre

Ceci est un texte de fiction, on s’en doutera, et toute ressemblance avec des personnes existantes n’est bien sûr pas un hasard.

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La fille à la vouivre

On voyait bien qu’elle ne comprenait pas tout, que des mots lui échappaient, qu’une simple phrase pouvait mettre un certain temps à « faire le tour ». On lui voyait des lenteurs, des hésitations, les bégaiements, elle s’embrouillait dans les mots, reprenait, rectifiait. Elle ne disait pas toujours exactement ce qu’elle pensait parce que ce qu’elle pensait lui apparaissait flou à elle-même, elle avait du mal à se conceptualiser, à nommer les choses qu’elles sentait passer dans son crâne, dans son coeur, dans son ventre. Elle tentait parfois de le décrire à une oreille bienveillante mais, même ce genre d’oreille-là finissait par ressentir plus de pitié que de réelle compassion pour cette pauvre petite chose errante, qui allait d’adresse en adresse, jamais tout à fait posée, toujours évanescente, on aurait volontiers dit « fuyante » mais la connaissant bien depuis longtemps, on savait qu’il s’agissait d’avantage d’une incapacité à se fixer, à pousser racine – à trouver un terrain propice à sa nature particulière, peut-être – que d’une volonté de dérouter.
On la disait sauvage et revêche, dure et froide alors qu’il suffisait de lui offrir l’hospitalité pour la voir sourire et s’arrêter. Il fallait un peu de science pour l’apprivoiser, ou bien un peu de ferme bon sens, d’une saine autorité, il suffisait de faire le poteau et voilà que l’oiseau se posait dessus.
Il n’y avait pas grand chose à attendre d’elle, elle n’offrait jamais ce qu’on aurait voulu. Si on s’aventurait à la toucher, ne serait-ce qu’un peu du bout des doigts, il fallait se préparer au pire comme au meilleur, et surtout à se faire mettre la tête à l’envers. Elle n’était pas bien méchante, on pouvait même la dire bonne âme, mais elle pouvait toujours griffer comme le plus affectueux des chats, au moment où l’on aurait bien eu besoin d’une caresse, ou bien coller comme la glu jusqu’à vous rendre fou, tant qu’elle estimait devoir vous faire comprendre quelque chose.
On la disait aussi un peu « magicienne », quoi que sans trop savoir ce que cela signifiait. Certains racontaient avoir été ensorcelés. Comment une si petite chose dont on pouvait si facilement faire façon se débrouillait donc pour vous obséder au point d’en oublier famille, amis, travail? A son contact, à commercer avec elle, on se rendait compte un beau jour qu’elle s’était faufilée jusque dans notre cervelle, on lui parlait un peu et la voilà qui apparaissait dans nos rêves et voilà qu’on se mettait à rêver tout éveillé, on lui souriait et voilà qu’on voulait soudain aller sentir de plus près le parfum qu’elle mettait dans son cou, elle vous disait une petite phrase, avec ses deux yeux plantés dans les vôtres ou au contraire perdus loin derrière votre épaule et ces quelques mots, le son de sa voix sonnaient encore à votre oreille bien des années plus tard.
Elle était comme un virus dont on ne se débarrasse jamais. On ignorait comment ce virus s’attrapait, il ne faisait guère de mal en vérité, mais il inquiétait car il n’existait aucun vaccin pour s’en prémunir et les symptômes qu’il provoquait ne ressemblaient à rien de connu. Le seul remède qui calmait les manifestations de ce « mal » était d’être en paix avec elle, mais peu parvenaient véritablement à cet exploit, exercice d’acrobate, de funambule, d’homme de foi.
On racontait qu’elle avait gagné son pouvoir en jouant avec les fées mais en vérité, elle n’avait pas de fée pour compagne de jeu.
Elle avait une vouivre.
Qu’est-ce qu’une vouivre? Une créature apparentée à la vipère et au scorpion, vilaine et puissante, qu’on préférerait savoir imaginaire et sans substance, mais qui reste après tout créature du « Bon Dieu », enfant de la Nature qui ne fait jamais rien sans raison.
Comme toutes ces bêtes qu’on ne veut pas voir s’approcher, la vouivre a besoin d’un nid, d’une tanière et celle-ci avait trouvé en cette fille son refuge. Et tout comme on ne peut blâmer le terrier du renard pour les larcins de l’animal, on ne pouvait blâmer la fille pour le dard de cette chose dangereuse.
La substance de la vouivre n’est pas des plus simples à saisir, à expliquer. Elle s’apparente à ces gaz liquides et froids qui rampent à terre, autant qu’à l’eau qui vous noie ou bien vous brûle. Il ne fait pas bon l’énerver et elle s’énerve facilement. Elle a le nerf vif, vite enflammé.
Comme toute bête sauvage, elle s’écarte des promeneurs qui font du bruit et protège sa tanière des intrus. Elle sait se faire tantôt amante jalouse et tendre, tantôt araignée qui accueille volontiers sa proie dans sa toile.
Pour ce qui est de son aspect, de sa forme, on l’appelle « la » vouivre comme on appelle « le » sphinx une chimère à la poitrine pourtant plantureuse. Le haut de son corps est semblable à celui d’un homme, un homme dont le squelette serait plus proche de celui du serpent que de l’humain et qui dans le bas se fait tout à fait reptilien. Le bout de ce corps se termine par ce qui est communément appelé « dard », qui peut se rétracter et ne pique pas toujours. Pour ce qui est de la rétractation, c’est à dire vrai tout le corps qui peut se tortiller, se contracter ou au contraire enfler. Elle peut ainsi se faufiler toute mince dans une faille de rocher et le faire éclater en y prenant ses aises.
A la manière du cobra elle peut se dresser à la verticale, tout à fait comme un homme ou bien comme le lézard courir sur les pierres chaudes et sauter pour franchir des obstacles. Elle peut s’agripper solidement même à des surfaces qui paraissent lisses, grâce à ses doigts fins qui se terminent par des ongles en forme de griffes tout aussi fines et délicates, tout à fait à la façon des lézards.
Enfin elle s’apparente aussi au caméléon, tant par sa langue que par sa peau écailleuse dont la couleur peut changer selon son environnement ou bien son humeur.
La manière dont ces deux créatures étranges en vinrent à s’unir est à leur image, incongrue. La vouivre est une chasseuse de fées, elle entre rarement en contact avec les humains, de même que les abeilles butinent les fleurs et non vos oreilles. Mais la nature de la fille, si étrange, la trompa, de même que parfois un requin croque dans un nageur, le prenant pour un phoque, avant de se rendre compte de son erreur.
Alors la vouivre, par un bel après-midi d’été, s’en prit à la fille alors qu’elle dormait à l’ombre d’un pin. D’abord la fille crut à un rêve. Les vouivres attaquent de préférence à la manière des boas: elles se coulent autour de leur proie, les emprisonnent et les étouffent. Elles ne piquent que lorsqu’elles y sont poussées, dans l’urgence. La fille crut à un rêve et dans son rêve elle perçut la nature de la vouivre, le chatoiement de sa peau, les replis coulants, le chuchotement d’une peau qui glisse contre une autre, la puissance musculeuse sous cette peau, comme une corne de bouquetin mouvante et souple et elle en tomba amoureuse. C’est alors que la vouivre se rendit compte de sa méprise, car les fées ne tombent pas amoureuses d’une vouivre, ni même seulement de sa peau et les vouivres sentent les émotions qu’elles inspirent, c’est d’ailleurs cela qui leur donne parfois envie d’attaquer ou de rester sage. Les fées haïssent les vouivres, elle en ont un profond dégoût, alors les vouivres les attaquent, non qu’elles puissent leur faire grand mal, mais elles les attaquent tout de même.
La vouivre desserra un peu son étreinte, précautionneusement car, n’ayant jamais eu de contact avec un humain, elle ignorait s’il convenait de s’énerver tout de même, ou pas.
Mais le sentiment de l’humaine ne varia pas ou plutôt il grandit, se tinta de fascination au fur et à mesure qu’elle émergeait du sommeil et comprenait qu’elle ne rêvait pas. Elle voulut comprendre la vouivre et apprendre à la connaitre et la vouivre se laissa apprivoiser. Elle succomba à l’attention affectueuse et tendre qu’elle suscitait, un phénomène nouveau pour elle et s’est ainsi que ces deux-là s’unir.

 

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